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PORTRAIT de CRAIG H. RUSSELL
guitariste, musicologue, compositeur et pédagogue américain.

Craig H. Russell

C'est par le biais du rock'n roll que Craig H. Russell aspire à une carrière de guitariste. A l'Université de New Mexico (U.S.A.), il découvre l'instrument sous son visage classique, et suit l'enseignement d'Héctor A.Garcia, professeur d'origine cubaine qui, chaque été, assiste le maître catalan Emilio Pujol pendant les trois semaines de son stage annuel à l'Université de Cervera (Espagne).
Craig Russell s'y rend plusieurs fois, et l'on remarque vite son penchant pour la découverte et la création: il lit la musique de luth et de vihuela en tablatures, fait entendre, à la guitare, des oeuvres peu jouées (1) et interprète ses propres compositions, qui vont du néo-classique "Prelude for Jean" à l'expérimental "Insects", série de courts portraits où la guitare est sollicitée de façon très imaginative, le guitariste finissant par chanter face à la rosace, retournant l'instrument à chaque point d'orgue pour faire entendre l'accord produit par les résonnances sympathiques ...
De retour à New Mexico, il passe avec succès ses diplômes de guitariste et s'attaque alors à un ambitieux projet de recherches sur Santiago de Murzia -profitant de l'occasion pour ajouter la guitare baroque à la panoplie des instruments qu'il pratique.
La vie et l'oeuvre du guitariste espagnol étant peu connus, Craig Russell passe une année sur le vieux continent et retraçe par d'innombrables recoupements la biographie de Murzia. Il transcrit ses deux recueils de 1714 et 1732, les analyse, établit la liste des nombreuses concordances qu'ils recèlent et, preuve de sa connaissance réelle du répertoire baroque, il fait une découverte d'importance: nombre de pièces de François Campion, notées en tablature française pour guitare baroque accordée de façon "extraordinaire" (2) se trouvent là, anonymes, dans le second recueil de Santiago de Murzia, en tablature italienne et "recomposées" (3) pour l'accord standard La-Ré-Sol-Si-Mi ! Ces recherches menées à bien lui valent d'obtenir le titre de Ph. D. , autrement dit son Doctorat, et il est nommé professeur à l'Université Polytechnique de Californie. Sa renommée dans le domaine pédagogique lui vaut d'être nommé "Professeur Eminent", non seulement dans son propre établissement mais aussi parmi ses 20 000 collègues de tout l'état de Californie ...
Craig H. Russell
Est-ce alors la fin de sa carrière de chercheur ? nullement; Il a publié une cinquantaine d'articles ces 5 dernières annnées (sur Murzia, Milan, Le Coq, les liens entre la musique et la danse baroques en Europe et en Espagne, la vie musicale au Mexique, ...), et rédigé de nombreux articles pour le fameux "New Grove Dictionary of Music and Musicians", le "Diccionario de la Musica Española y Hispanoamericana", et l'"Encyclopedia of Mexico". Après un séjour d'un an au Mexique, il nous livre une seconde publication en deux volumes (4) consacrée à un ouvrage de Murzia plus récemment découvert, et connu sous le nom de Saldivar Codex N° 4 (5). Le second volume nous offre le facsimilé du manuscrit accompagné de sa transcription, et le premier détaille, entre autres choses, chaque pièce du recueil. Et l'on pousse un soupir de soulagement car, si l'on est actuellement assez bien renseigné sur les Sarabandes, Gavottes et Menuets, que sait-on des Zarambeques, Baylad Caracoles et autres Seguidillas Manchegas ? Craig Russell puise alors dans sa connaissance des ouvrages théoriques, musicaux et littéraires - sans oublier les travaux de ses collègues - afin de remplir le vide inmanquablement associé à ces types de pièces .
Parfois, sa perspicacité est mise à rude épreuve, mais c'est rare ; plus souvent, c'est avec plusieurs pages de références, de citations et d'exemples qu'il nous comble.
L'ouvrage contient aussi un tableau classant chacune des 69 pièces dans le genre approprié, une présentation de l'ouvrage, de son auteur, de son propriétaire et de la scène musicale et chorégraphique ambiante. Craig Russell reprend sa biographie "plausible, même probable" de Santiago de Murzia, et complète le tout par une impressionnante bibliographie et une liste de correspondance pour chaque pièce de ce Codex. Vous voulez jouer les Jacaras, et aussi en examiner d'autres pour approndir le sujet ? voici, sur 7 pages, quelques 150 références précises du domaine instrumental, théatral ou sacré pour vous familiariser avec ce "baile" quelque peu oublié.
Craig H. Russell
Est-ce alors la fin de sa carrière de compositeur ? Non: une grande oeuvre pour orchestre vient d'être crée, faisant suite à celle intitulée Middle Earth, et à ses deux symphonies. L'Orchestre Symphonique de San Luis Obispo lui a commandé une Rhapsodie pour cor et orchestre, qui fut créée et enregistrée en l'an 2000,(6) et programmée au printemps 20001 au Carnegie Hall de New-York et au Lisner Auditorium de Washington.
Il a aussi deux comédies musicales à son actif (7), diverses compositions pour ensemble de chambre, pour guitare solo, un concerto pour piano, un pour pour basse....
Le Concierto Romantico pour guitare, dont il nous a fait parvenir la première discographique (8) nous ramène quelques 25 années en arrière, à nouveau en présence de Emilio Pujol:
"So, you are a composer, Mr Russell" , dit le Maestro (9) en lui tendant quelques mesures écrites de sa main, dans l'espoir que le jeune américain en tire des variations, ou quelque développement . Ce que Craig Russell ne fit pas ... tout de suite. Cinq ans plus tard, il lui envoyait son Concierto Romantico, dont le dernier mouvement consiste précisément en une série de variations sur le thème fourni par Emilio Pujol.
Joué en Espagne, en Pologne et aux U.S.A (10), ce concerto n'a pas usurpé son titre: l'entrée de l'orchestre et les premières phrases de guitare nous amènent d'emblée en terrain familier, de même que la première cadence, traditionnellement virtuose à souhait. On sera par contre plus surpris de trouver une longue fugue pour guitare seule en conclusion du second mouvement, et d'inédites associations de timbres dans le final.
Voici ce qu'en dit le compositeur: "Bien que mon concerto soit indubitablement une oeuvre du XXème siècle, nombre de ses aspects musicaux ou expressifs rendent clairement hommage à des compositeurs du passé (...) On y trouve des références ostensibles aux oeuvres de Brahms, Bach, Copland, Ponce, Sor et Beethoven."
En fait, c'est bien souvent dans cet esprit que la musique de Emilio Pujol était conçue, et Craig Russell rend ainsi doublement hommage au regretté maestro.
Craig H. Russell
Est-ce alors la fin de sa carrière de guitariste ? si notre compositeur et musicologue ne peut évidemment pas se consacrer à plein temps à la pratique instrumentale -car il est de plus conférencier, directeur de l'Académie Mozart de San Luis Obispo, leader de la patrouille des louveteaux de son fils aîné, et a entrepris de faire enregistrer des oeuvres mexicaines du XVIIIème siècle mises en lumière par ses recherches (11) - j'ai ouï dire qu'il donne de temps à autre un petit récital aux cordes pincées...
Cependant, ce portrait serait incomplet s'il ne donnait de Craig H. Russell que l'image d'un musicien passionné, talentueux, et doué d'une grande capacité de travail : c'est aussi un homme d'une grande modestie, amical et positif, que ceux qui l'ont cotoyé n'oublient jamais.
©Gérard REBOURS, Novembre 2000

Notes :

(1): comme cet Aquelarre de Emilio Pujol, plein d'humour et délicieusement chromatique (Editions Max Eschig, N° 1245)
(2): au sens propre du terme: qui ne suit pas l'usage ordinaire. Par exemple :
La - Do# - Fa# - Si - Mi , ou encore Sib - Do - Sol - Do - Mib, etc.
(3): le terme est de Craig Russell.
(4): publiés par The University of Illinois Press. La thèse de doctorat de Craig .H.Russell consacrée à S. de Murzia est publiée sur demande par University Microfilms International (Ann Arbor, Michigan, and London, England).
(5): en anglais, un codex est un ouvrage manuscrit et ancien. Celui que nous évoquons porte le n° 4 dans la collection de Mr Saldivar. Il a aussi été publié en facsimilé par Michael Lorimer, 175 West 73rd Street, Apt. 10 G, New York NY 10023,
(6): Middle Earth, Rhapsody for horn & Orchestra, et Gate City sont disponibles sur CD, chez SoSo Sol Records, San Luis Obispo, Ca, USA
(7): "Zapatera" et "It's a Man's World - Or Is It?"
(8): SoSo Sol Records 001, San Luis Obispo, USA. Guitare: José Marìa Del Rey, San Luis Obispo County Symphony, Dir. Michael Nowak
(9): qui maniait correctement la langue de Shakespeare, et fort élégamment la nôtre.
(10): notamment par William Kanengiser
(11): un premier disque "Mexican Baroque", consacré aux oeuvres de Ignacio de Jerùsalem et de Manuel de Zumaya est sorti en 1994 chez Teldec (Ref. 4509-96353-2, Chanticleer Choir & Sinfonia) . Un second a suivi en 1998 : "Matins for the Virgin of Guadalupe, 1764" (Teldec 0630-19340-2, Chanticleer)

Craig H. Russell