www.GerardRebours.com

Le Répertoire de la Guitare Renaissance

Le répertoire de la guitare au XVIème siècle, ou tout du moins celui subsistant actuellement, n'est pas très vaste, et il est possible d'en faire un exposé détaillé assez bref (1).
Remarquons tout d'abord que les auteurs de musique pour guitare du XVIème siècle sont généralement des noms associés à la vihuela
(Mudarra, Fuenllana) ou au luth (Le Roy, Phalèse, Barberiis, De Rippe ... ). En fait, le répertoire, le style musical et la technique étaient sensiblement les mêmes pour ces trois instruments (2). Le théoricien espagnol Bermudo (3) compare la guitare à une vihuela dépourvue de ses choeurs extrêmes, et Fuenllana parle de la vihuela à quatre choeurs "que dizen guitarra". La frontière entre les deux instruments semble difficile à définir, mais pour les besoins de cet exposé, gardons-nous de déstabiliser les faits habituellement reconnus.

Généalogie

Les ancêtres de notre répertoire, dans la limite de nos connaissances actuelles, apparaissent dans le premier des "Tres Libros de Musica..." de Alonso Mudarra (4), publiés en 1546 à Sevilla.
Ancestrales, oui. Primitives, non : ces quelques pièces sont d'une qualité d'écriture et d'une inspiration remarquables, mais se limitent à quatre
fantasias, une pavana et trois variations sur la "Romanesca, o guardame las vacas". Contrairement à la guitare du XVIIème siècle, dite "baroque" (5), il nous est impossible de retracer l'évolution instrumentale et musicale de notre instrument à la Renaissance, car le compositeur place d’emblée la barre très haut : discours musical exploitant sans contraintes les "limites" de l'instrument dans la Fantasia del quarto tono, fraicheur d'inspiration de la Romanesca ... qui semble même plus spontanée que la version pour Vihuela du même recueil.
En 1554,
Miguel de Fuenllana inclut aussi une petite série de pièces pour la guitare dans son Libro de Musica para Vihuela : six Fantasias, un Crucifixius a tres et deux Villancicos avec chant. Par leur plus grande austérité, ces pièces se révèlent moins attrayantes que celles de Mudarra ; mais ceci est aussi une affaire de goût.
En fait, la quintessence du répertoire de la guitare renaissance se trouve illustrée par les quinze pièces espagnoles que je viens de citer : musique "savante" où domine la qualité de l'écriture, danses, variations, et accompagnement du chant.
Fort heureusement, un autre pays se révélera plus généreux, nous laissant quelques neuf livres complets :

La France

Peu de temps après Mudarra, en 1551, Adrian Le Roy publia un Premier Livre de Tablature de Guiterre, à Paris, et dans les années suivantes, au moins quatre autres (6). Il avait aussi édité, en 1551, des Instructions pour cet instrument, mais elles n'ont pas encore été retrouvées.
A la même époque, l'imprimerie de Robert Granjon et Michel Fezandat publie quatre livres de "guiterne", mis en tablature par les soins de
Simon Gorlier et de Guillaume Morlaye (7).
Nous voici donc, avec ces neuf recueils, en présence de près de 250 pièces de bonne qualité : préludes, fantaisies (8), chansons sous forme instrumentale, psaumes, canons, variations, pavanes, gaillardes, allemandes, branles, ou pièces diverses : Séraphine, l'Alouette, Conteclare, Buffons.…
(voir les tables décrivant ce répertoire à la section « Tables » de ce site : http://g.rebours.free.fr/Recherches-Gerard-Rebours.html)
Cependant, le répertoire proposé dans ces livres de guitare n'est pas totalement composé de pièces originales : nombre d'entre elles se trouvent aussi en tablature de luth, et sous diverses formes vocales ou instrumentales.

En 1570,
Pierre Phalèse et Jean Bellère publient à Louvain un recueil contenant des instructions en latin, et quelques 115 pièces pour guitare; 87 d'entre elles sont en fait extraites des livres de Le Roy évoqués ci-avant, et les 28 pièces restantes révèlent encore des correspondances avec les pièces de luth de notre auteur : le célèbre Passemèze, quatre Gaillardes Milanoises…
(voir la Table de Concordances entre ce recueil de Phalèse et ceux de Le Roy à la section « Tables » de ce site : http://g.rebours.free.fr/Recherches-Gerard-Rebours.html)


Autres références

Toujours en ce milieu du XVIème siècle, en 1549, l'italien Melchior de Barberiis inclut quatre petites pièces pour la guitare "à sept cordes" (9) dans son recueil de luth.
Nous trouvons encore des tablatures pour guitare à quatre choeurs sous forme de manuscrits à Paris, à Bruxelles...Puis, c'est au XVIIème siècle que nous retrouvons encore un peu de musique pour notre instrument à quatre choeurs : en compagnie du luth et du théorbe pour un
"Conserto Vago" anonyme écrit à Rome en 1645 (10) (11)
Le jeu en accords battus, très populaire sur la guitare à cinq choeurs dès le début du XVIlème siècle (5), se pratique aussi sur la petite sœur, comme en témoignent les recueils de
Amat (1596) et de Pietro Millioni (1627).
Soliste, concertant avec le luth ou le théorbe, notre petite guitare se trouve aussi mêlée à l'orchestre dans la
Rappresentatione de Anima e di Corpo de Cavalieri (12). Et si nous tenons compte de la grande pluralité d'instrumentations en usage au XVIème siècle, nous réalisons que le répertoire de cet instrument ne se limite pas à ces pièces écrites qui sont parvenues jusqu'à nous : par exemple, les Danceries de Phalèse (publiées à partir de 1571) sont "convenables sur tous instrumens musicalz". Et à la question de son interlocuteur fictif Capriol : "Faut-il nécessairement qu'es pavanes et basses-dances, le tambourin et la flutte y soient employez" ?, Thoinot Arbeau répond - "Non qui veult : car on les peut jouer avec violons, espinettes, fluttes traverses et à neuf trouz, haulbois, et toutes sortes d'instruments . voire chanter avec les voix." (13)
Autrement dit, ce répertoire relativement petit peut s'agrandir à l'infini...

Gérard Rebours

Notes :

1) tel celui que j'écrivis dans Tablature, le bulletin de la Société Française de Luth. vol. 11,3 ; vol. 111, 1, 2, 3, et vol. IV, 1, 2, 3.
(2) ce ne sera pas le cas au siècle suivant où la guitare aura plutôt tendance à s'individualiser dans son style et son répertoire.
(3) in
Declaracion de instrumentos, Ossuna, 1555
(4) bien connu des guitaristes pour sa
Fantaisie qui imite la harpe... et autres belles pièces pour vihuela.
(5) voir "La trajectoire de la Guitare Baroque" in
Cahiers de la Guitare, n° 6, 7 et 8
(6) le contenu musical du
Quart Livre étant confié aux bons soins de Grégoire Brayssing
(7) ne possédant pas toujours les premières éditions, les dates de ces quatre livres tels que nous les connaissons actuellement sont 1552, 1553, 1551, 1552...dans l'ordre !
(8) Dont les deux remarquables
Fantaisies d'Albert (de Rippe), au long développement ponctué de surprenantes cadences in Morlaye, Quatriesme Livre, folios 1v et 4r.
(9) entendez par là : 3 cordes doubles et une simples
(10)
"composti da buono, ma incerto Auttore"
(11) La série de pièces très simples, pour les "
Young practitioners",publiées par Benson et Playford à Londres dans le recueil intitulé "A Booke of New Lessons for the Guitern" (1652) est destinée au cistre (Gittern). L'accord de ce dernier y est semblable à celui de notre guitare à quatre choeurs, permettant ainsi de les ajouter à notre répertoire.
(12) Roma, 1600
(13) in
"Orchésographie", 1596, folio 52v


D'après mon article paru dans "Les Cahiers de la Guitare", n° 45 (1/1993) p. 24 / 25, avec l'aimable autorisation de l'éditeur
Voir aussi : "Le Luth n'est pas mon grand-père !" et le document pdf "La Guitare du XVIème siècle"
©Gérard REBOURS, 2000, mis à jour en 2015